Écrire un conte, c’est laisser le soleil entrer dans son cœur et, le lire, c’est oublier un temps tous nos malheurs. C’est pourquoi ce conte va glisser sur le papier.
Car ce récit est un conte, n’en doutez pas. Il se passe là-bas où la mer et le ciel bleu aiment à se rencontrer, où les pins et les chênes verts aiment à bruisser, où le soleil s’entend avec les nuages porteurs de pluie pour avoir la plus belle place dans le firmament.
Vous l’avez deviné, nous sommes en Provence. Notre ami, le personnage principal de cette histoire, s’appelle Marius. Je vous vois déjà sourire d’un air indulgent… vous avez tort. Marius n’est pas un fanfaron, ni un plaisantin, Marius est tout simplement un descendant des Romains. Au temps où les Gaulois portaient des braies et les Romains des toges, où les Gaulois étaient fiers et indisciplinés — cela ne leur a pas passé — et les Romains conquérants et organisés, des peuplades nordiques en marche depuis les bords de la Baltique ravagèrent la Gaule et mirent en danger Rome elle-même. Le général romain Marius Caïus fut envoyé les combattre (1). Il partit avec l’équivalent de cinq légions.
Lorsqu’enfin ils se rencontrèrent, la bataille fut terrible. Le lieu où elle se déroula en a gardé le souvenir jusque dans son nom : Pourrières, et, quand les Gaulois furent mêlés à la pâte romaine, le nom de Marius resta dans les mémoires.
Ainsi donc notre bon provençal portait ce nom glorieux et son ami, dit Yoyo, s’appelait Matthieu. Comme l’amitié est un bien partagé, Yoyo invita Marius à la chasse au lapin de garenne entre Bormes-les-Mimosas et le Lavandou. En cette époque lointaine, le lapin de garenne vivait heureux et sans souci dans le maquis. Peut- être était-ce dû à sa taille, plus petite que celle du lièvre et à ses oreilles moins longues, toujours est-il que tout allait bien pour lui et sa nombreuse famille. De leur côté, chaussés de leurs escarpins, coiffés de leur chapeau décoloré par le soleil et les intempéries, armés de leur fusil de chasse — un calibre 12 — les deux chasseurs montèrent dans la colline, à pas de loup, sans faire rouler une seule pierre. De part et d’autre du sentier, les roches blanches se permettaient toutes les fantaisies : cassées, comme déchiquetées, ou arrondies, couvertes de mousses ou doucement polies… Un ensemble de chênes kermès, aux feuilles piquantes, et de chênes verts faisait une ombre modérée : c’est qu’il leur faut du temps pour pousser à ces arbres-là ! Les arbousiers, de leur côté, se préparaient à la fête du Christ-Roi, époque précise où leurs fruits sont mûrs.
Il avait plu pendant le mois de septembre et ce début d’octobre était resplendissant de lumière. Yoyo plaça Marius sur un gros rocher. Au-dessous, c’était le maquis dans lequel se dessinait un petit sentier par où le lapin de garenne devait arriver. Yoyo prit le temps d’expliquer dans le détail le déroulement de l’action :
« Quand tu entendras les chiens, c’est que « ça démarre » ». Les initiés comprennent qu’alors le gibier a été levé.
« Le lapin coursé va monter le sentier et passer le petit sillon par la draille qui se trouve devant toi. Tu as bien compris ?, continua Yoyo.
– J’ai compris, bien compris », lui répondit Marius.
Et le temps commença à couler lentement, très lentement. Aucun bruit, pas une vague ni au-dessus ni au-dessous des arbustes. Une fois le terrain reconnu, rien ne venait troubler le regard, rien ne venait accrocher l’attention.
Une demi-heure s’écoule dans le silence presque absolu.
Enfin Marius entend les chiens loin, très loin. Il arme son fusil et se prépare à tirer. Le voici qui surveille l’entrée de la draille quand, regardant en dessous, il voit deux magnifiques têtes de nègres. Est-ce possible ? Elles sont juste contre le rocher, le chapeau lisse et brillant, le pied beige et trapu. Elles lui parlent, elles le supplient de venir jusqu’à elles. Les chiens sont si loin ! Impossible de résister à l’appel des champignons ! Le chasseur succombe à la tentation : il « casse son fusil (2) », le pose bien à plat sur le sol et descend avec son couteau de chasse dans la main droite. Les deux cèpes sont là, gros, arrondis, superbes. Vite, vite, notre chasseur, déserteur l’espace d’un instant, remonte. Hélas ! Trois fois hélas ! le temps de se hisser sur le rocher, le lapin de garenne était déjà passé.
Yoyo, qui traquait et donc poussait les chiens, arrive aussitôt et lui dit :
« Tu n’as pas tiré, Marius ! Tu ne l’as pas vu ? Ce n’est pas possible que tu ne l’aies pas vu !
- Hé non ! je ne l’ai pas vu, je t’assure que je ne l’ai pas vu !
- Ce n’est pas possible, il était là, juste devant les chiens.
Enfin ! »
Perplexe, Yoyo rappelle ses chiens. Il bute devant un mystère : Marius a un bon coup de fusil, il était bien posté, par où cette bête a-t-elle bien pu passer ? Existerait-il un passage caché entre les rochers ?
Pendant ce temps, Jeannot Lapin, libéré du danger, trouve refuge derrière un bloc d’énormes pierres dont certaines, mystère de l’érosion, sont trouées en leur milieu. Jojo y glisse juste un œil et assiste à la déconvenue des chasseurs.
Quelle belle saison que l’automne quand poussent les champignons : son ennemi en perd sa vocation et se retrouve cueilleur…
Cependant Marius, partiellement confus, mais partiellement réjoui aussi, resta muet sur la raison de sa mésaventure.
Mais c’est un conte, vous le savez bien ! D’ailleurs comment pourrais-je me fier au récit d’un lapin ? Car c’est lui, Jeannot, le lapin de garenne, qui m’a fait part de cette histoire que lui a racontée son père, qui la tenait de son père, qui l’avait entendue de son propre grand-père. Ah ! ce pays de Provence ! Il nous surprendra toujours !
Cependant notre histoire ne se termine pas là. Yoyo, bon homme, aimait la compagnie de son ami. Lorsqu’un mois plus tard arrivèrent les premières bécasses sur les hauteurs du Lavandou, les deux compagnons prirent le chemin de la route des crêtes. Il avait plu toute la nuit. Les roches étaient humides et glissantes. Yoyo
connaissait les remises (3) à bécasses. Il prit une fois encore la direction des opérations : « Marius, tu te mets là, sur ce rocher plat qui dépasse des bruyères et lorsque la mordorée va décoller, tu seras bien placé pour y tirer et l’abattre. »
Marius monte donc sur le rocher et s’installe. Il faut être patient quand on est chasseur… Il sait bien que les bécasses choisissent dans la journée différents lieux pour se reposer. Elles ne sortent que lorsque le soir descend ou à la nuit tombée pour aller s’alimenter. Elles volent alors jusqu’aux vignes ou dans les prairies pâturées. À défaut, elles se posent dans les clairières et fouillent le terreau humide de leur bec pointu. Mais un chasseur digne de ce nom ne tire pas dans ces conditions. Il ne voudrait pas prendre la reine des bois en traître. Non, Marius et Yoyo ne tirent pas à la passée. C’est pourquoi, ce matin-là, Yoyo avance de remise en remise afin de trouver où se cache la demoiselle au long bec. Voici justement un vaste taillis touffu dans lequel elle pourrait se reposer. Yoyo contourne la remise avec sa chienne drahthaar (4).
Justement, la bécasse s’y trouve. La chienne furète et fait lever l’oiseau qui décolle. Celui-ci s’envole, zigzague entre les arbres et soudain, il est là, comme un papillon, devant les yeux de Marius qui épaule. Mais, au moment où l’homme va appuyer sur la gâchette — c’est incroyable ! — il se penche un peu en avant, glisse et tombe des rochers au milieu des bruyères, le fusil à bout de bras pour éviter que le coup ne parte. Emmêlé au milieu des branches râpeuses et des argelas (5), le malheureux chasseur n’arrive plus à bouger. Il entend son ami Yoyo qui l’appelle. Il l’entend lui crier :
« Tu l’as pas vue ? Tu l’as pas vue, Riri ?
- Ah pauvre de moi, se lamente l’infortuné, elle est passée si près qu’avec une épuisette j’aurais pu l’attraper ! »
Il entend Yoyo grommeler et s’approcher du rocher. Seulement Yoyo, lui, entend parler mais ne voit rien ni personne. La végétation a tout englouti…
Au-dessous de lui, le malheureux égratigné et contusionné ouvre des yeux grands comme des soleils. Là, au pied des bruyères et des genêts, il voit une véritable merveille : un petit filet d’eau qui coule comme une petite source. Mais encore ? Mais encore beaucoup plus beau, un tapis de fleurs jaunes : des girolles en quantité s’étalent en toute tranquillité.
« Yoyo, tu vas me tirer de là mais attends un moment : je sors les sacs que j’ai toujours dans ma poche.
- Ne me dis pas que tu as manqué la bécasse mais que tu as trouvé un trésor !
- Je ne te le dis pas mais si tu veux prends le fouxon qui est dans mon sac à dos et viens me retrouver. »
Sitôt dit, sitôt fait, Yoyo se laisse glisser dans le vide : et les deux amis, sans rancune, de cueillir des kilos de champignons. Mais tout cela est un conte et c’est une cousine de la bécasse qui l’a raconté à sa nièce qui l’a confié à sa petite fille qui est venue le chanter dans mon jardin. Et moi, je l’ai entendu ce matin…
Mais, en y réfléchissant bien, ce conte nous montre que, dans la vie, il y a toujours un bon côté des choses, il nous faut juste un peu de souplesse et de sagesse pour le saisir et nous en réjouir…
Sophie Cadic
1 En 102 avant Jésus-Christ.
2 Il l’ouvre, le plie en deux pour qu’un coup ne puisse pas partir seul.
3 Lieux de repos des bécasses pendant la journée
4 Nommé aussi « braque allemand à poil dur ».
5 En provençal, les argelas sont des genêts épineux.
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